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Les tapis persans : art, tradition , savoir-faire - Jean-Luc BURGER

Les tapis persans ont une longue et riche histoire qui remonte à plusieurs millénaires, et leur origine est étroitement liée à l'histoire de la Perse (l'ancien nom de l'Iran). Les Iraniens ont été parmi les premiers tisserands de tapis des anciennes civilisations, et au fil des siècles, leur créativité et leur génie ont atteint un degré de perfection remarquable dans ce domaine.

On raconte qu’un vieux tisserand, un sage parmi les siens, créa un jour un tapis si magnifique qu’il semblait capturer la lumière du soleil et la chaleur de la terre. Ce tapis, selon la légende, avait été tissé pour un roi qui cherchait à comprendre les mystères de l'univers. Chaque motif représentait une facette de la nature : des animaux mythologiques, des fleurs des jardins d'Eden, des paysages montagneux où les esprits des ancêtres résidaient encore.

Le roi, fasciné par la beauté de ce tapis, demanda au tisserand de lui raconter l’histoire qui se cachait derrière chaque motif. Le tisserand, le regard empreint de sagesse, répondit : "Mon roi, chaque tapis est un récit, et chaque nœud est un fragment du temps.

 

 

Origine et évolution

Les tapis tissés remontent à l'Antiquité en Perse, bien avant l'ère islamique. Les premières traces de tissage de tapis datent de l'Empire achéménide (550-330 av. J.-C.). Les archéologues ont découvert des tapis et des tissus décorés dans des fouilles antiques, ce qui suggère que le tissage de tapis était déjà pratiqué à cette époque.

Le tapis de Pazyryk, retrouvé dans une tombe sibérienne de la vallée de Pazyryk (au sud de la Sibérie), est l'un des exemples les plus anciens de tapis persan connu. Il date d'environ 400 ans av. J.-C. Il est un magnifique exemple de l'art du tissage de tapis de l'époque. Orné de cerfs et de cavaliers, composé de 360 000 nœuds au mètre carré, il est aujourd'hui conservé au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.

Les premiers témoignages documentés de l’existence des tapis persans proviennent des textes chinois de la période sassanide[1] (224-641 après J.-C.), bien que des écrits grecs mentionnent également leur existence, leur valeur et leur qualité. L 'art du tapis a connu une évolution importante. Les tapis étaient non seulement utilisés pour la décoration des palais et des temples, mais aussi pour des raisons pratiques, comme des couvertures et des tapis pour les nomades.

 

Détail du « tapis de Mantes » (Iran du nord-ouest, XVIe siècle) qui représente des scènes animalières et des scènes de chasse. Musée du Louvre,

L'âge d'or des tapis persans se situe principalement sous les dynasties safavides (1501-1736), notamment au XVIIe siècle, lorsque l'Iran était un centre de production d'art et d'artisanat de premier plan. Les Safavides ont encouragé l'artisanat du tapis à la cour royale, et des ateliers furent installés dans des villes comme Ispahan, Kashan, et Tabriz.

Les tapis de cette époque se distinguent par leur finesse de tissage (jusqu'à plusieurs centaines de nœuds par pouce carré) et l'utilisation de soie et de laine de haute qualité. Les motifs étaient souvent inspirés de la nature, des symboles religieux ou des éléments architecturaux de la culture persane.

C'est à cette époque que les tapis persans ont acquis une renommée mondiale pour leur qualité, leur beauté et leur raffinement. Des motifs complexes et symboliques ont été introduits, souvent inspirés de la nature, de la géométrie, et de l'iconographie islamique. Les tapis étaient fabriqués à partir de laine, de soie ou de coton, et des teintures naturelles étaient utilisées pour créer des couleurs riches et durables.

D'après Kurt Erdmann, les tapis d'Orient n'ont pas été importés en Europe avant le XIIIe siècle. En effet, des tapis présumés d'origine persane apparaissent sur les tableaux de Giotto (1266-1337), qui semble être le premier à les représenter, puis sur des œuvres de Van Eyck (1390-1441), Mantegna (1435-1506), Van Dyck (1599-1641) et Rubens (1577-1640). Ces tapis achetés par les Européens étaient de trop grande valeur pour être posés sur le sol, telle que le voulait la pratique en Orient.

 

Un savoir-faire ancestral

Le savoir-faire du tissage de tapis se transmet de génération en génération, souvent en tant que secret de famille jalousement gardé. Les artisans utilisaient les insectes, les plantes, les racines, les écorces et d'autres matières comme source d’inspiration. Le tapis persan est un élément essentiel et une des manifestations les plus distinguées de la culture et de l'art persan, dont les origines remontent à l’âge du bronze.

Les Persans le savent bien, les tapis sont comme des jardins, parce que paradis veut dire jardin… Croire que le tapis isole du sol est une erreur commune et généralisée par ce que l(on croit à tort constituer sa fonction principale. Le tapis, tout au contraire, rassemble et unit, introduit dans la dernière close les figures et le souffle de l’univers absent[2].

Depuis, le jardin apparaît aux yeux de l’Homme comme un avatar du bonheur originel auquel il n’a plus droit ; constatation qui nous renvoie à l’assertion de ce début d’article : l’homme exige toujours ce à quoi il n’a pas ou plus droit.

Fixer le jardin sur un tapis, c’est se donner le pouvoir de figer le temps, de manière illusoire certes, mais suffisante pour justifier une forme de pouvoir sur les pécores (par exemple). Comme les entités divines, celui qui possède un jardin perpétuellement printanier est dépositaire d’un pouvoir et ce pouvoir est précisément celui qui permet de posséder le jardin du printemps perpétuel.

L’art du tissage des tapis a connu de nombreux changements à travers les différentes périodes de l’histoire iranienne, atteignant son apogée au début de la période islamique avant de décliner pendant l’invasion mongole.

Au musée du tapis de Meched (Khorassan, nord-est de l'Iran), on conserve un fragment de tapis kerman remontant à 1476. Les réalisations de tapis d'atelier de Kerman prirent de l'ampleur durant la dynastie des Séfévides (1501-1732) et plus précisément sous le règne de Shahs Abbas (1588-1529) qui correspond à l'âge d'or du tapis académique en Perse.

Après cette période, l’art a de nouveau prospéré sous les dynasties timuride et mongole patriarcale. À l’époque safavide, l’industrie textile et le tissage de tapis ont acquis une grande importance, les ateliers royaux étant établis au XVIe siècle pour transformer les arts nomades en industries royales. Les tapis les plus célèbres de cette époque sont les tapis Ardabil[3], datant de 1539.

Le plus célèbre des tapis Ardabil est le Tapis Ardabil conservé au Victoria and Albert Museum de Londres. Ce tapis, daté de 1539-1540, est un exemple spectaculaire de l'art du tapis persan. Il est remarquable non seulement pour sa beauté, mais aussi pour la complexité de sa conception, qui est symétrique et incroyablement détaillée.

Les tapis datant des ères timouride et safavide (XVIe et XVIIe siècles) sont particulièrement à remarquer en ce qui concerne ces bordures. Elles comportent le plus souvent des cartouches, soigneusement harmonisées avec des arabesques et des motifs divers, qui contiennent les informations relatives aux tisseurs, au lieu du tissage, à l’année du tissage et au plan appliqué.

Les meilleurs tapis persans étaient faits à partir de laine fine, de soie ou parfois même d'un mélange des deux. La laine était souvent teinte à l’aide de colorants naturels, ce qui permettait de créer des couleurs profondes et durables.

 

Le symbolisme du tapis

ll existe presque autant de motifs différents que de tapis. Hérités de l’histoire, de la tradition, de la religion… les motifs des tapis d’Orient ont toujours une symbolique forte.

Les motifs et le symbolisme des tapis persans sont d’une richesse et d’une diversité extraordinaires, reflétant non seulement l’art et la culture persane, mais aussi la nature, la religion, et les croyances populaires. Chaque motif tissé dans ces tapis est chargé de significations et raconte une histoire, souvent enracinée dans l’histoire ancienne et les traditions de la Perse.

Les symboles et motifs sont multiples : motifs géométriques, motifs floraux, motifs animaliers, motifs religieux, motifs de ville, motifs de médaillon, symboles religieux, symboles de protection, motifs de la nature, motifs de cercle.

L’arbre est également un motif incontournable du dessin iranien. L’arbre de vie est l’un des symboles les plus connus et revient régulièrement dans les dessins. Il symbolise la continuité, le lien entre le terrestre et le divin.

Dans ce pays plutôt aride qu’est l’Iran, il a été de tout temps un symbole très important de représentation de la vie. Sa forme varie d’une région à l’autre. N’offrant pas de modèle type dans les tapis des nomades vivant en symbiose perpétuelle avec la nature, il est, dans les villes, un élément essentiel du décor dans le tapis, qu’il s’agisse d’un tapis-jardin ou non. Dans les tapis-jardins, il est souvent feuillu, couvert de fleurs et d’oiseaux et remplit un décor de mihrâb où, dans un décor totalement symétrique, il est entouré de deux vases. Dans la pensée des Anciens, l’arbre de vie est l’axe de correspondance des trois niveaux du monde : le ciel paradisiaque, l’enfer souterrain et le monde terrestre, il est donc la chose qui relie ces trois mondes l’un à l’autre et comporte la signification entière de la vie.

Les tapis persans ont longtemps été des symboles de statut social et de richesse. Au cours de l'histoire, ces tapis étaient souvent réservés aux élites, aux monarques et aux dignitaires. De plus, leur valeur a souvent été liée à la qualité des matériaux (la laine, la soie, les teintures naturelles) et à la complexité des motifs.

Le nouage à la main est un processus laborieux, mais il permet de créer des motifs et des détails très fins et complexes. La construction du tapis comporte trois parties. Des fils de coton sont tendus sur un métier vertical, formant la « chaîne » du tapis. Les fils de laine sont ensuite noués sur la chaîne pour former le velours du tapis. Enfin, le velours est sécurisé en place avec des fils de coton tissés horizontalement à travers la chaîne pour former la « trame » du tapis.

Situé dans le Kurdistan (ouest de l’Iran) , les bidjars sont tenus en haute estime, en raison de leur grande robustesse et leur résistance à l’usure. Ils sont réalisés avec le noeud turkbaff (nœud double). Un bidjar traditionnel a de 3 à 5 rangées de fils de trame. De plus, la qualité de la laine et le tissage font que ces tapis sont pratiquement indestructibles. On les appelle 'tapis de fer '.

Aujourd’hui encore, l’art du tissage du tapis iranien est tenu secret et seuls les Persans peuvent tisser des tapis authentiques et faits-main. Les tapis persans sont produits principalement en Iran, mais leur influence s'étend à de nombreuses régions et pays : les tapis de Isfahan (ville historique et culturelle de l'Iran), les tapis Ghom (Qom, une ville sacrée du centre de l'Iran), les tapis de Mashhad (une grande ville située au nord-est de l'Iran), les tapis de Qashqai (tribus Qashqai du sud-ouest de l'Iran), les tapis de Heriz (une ville au nord-ouest de l'Iran) , les tapis de Baloutch (à l'est de l'Iran, mais aussi en Afghanistan et au Pakistan), les tapis de Nain (à l’est de l’Iran) .

 

Carte du Moyen-Orient. L’empire safavide en bleu.

Les tapis persans sont une véritable œuvre d'art, chaque région et chaque ville ayant sa propre tradition et son propre style de tissage.

La mondialisation a modifié la culture du Moyen-Orient. Une importante proportion de tapis persans est aujourd’hui nouée en dehors des ateliers. Ils restent relativement bon marché, siècles de tradition semblent tomber dans l’oubli au profit d’une modernité où l’homme et le savoir sont tenus à l’écart. Hier, on pouvait apprécier la création du tapis qui avait une densité de nœuds supérieure à 300 000 nœuds par mètre carré, bien supérieure à la densité de nœuds de la plupart des tapis modernes faits à la main.

Par exemple, de grands tapis personnalisés et particulièrement délicats étaient fabriqués par plusieurs noueurs simultanément pendant plusieurs années, ce qui donne à ces pièces rares une valeur inestimable aujourd’hui. Certaines de ces œuvres d’art uniques du XVe et XVIe siècle peuvent encore être admirées aujourd’hui dans des musées.

  1. tradition du tapis ne doit -elle pas être préservée pour nous permettre de continuer à accéder au merveilleux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] La période sassanide (224-651 ap. J.-C.) est l'une des ères les plus importantes et marquantes de l'histoire de l'Iran antique. Elle succède à l'Empire parthe (247 av. J.-C. – 224 ap. J.-C.) et précède l'invasion arabe et l'instauration de l'Empire islamique. Le royaume sassanide représente un renouveau du pouvoir iranien, une renaissance de l'Empire perse sous une nouvelle dynastie, la dynastie des Sassanides. À son apogée, l'empire sassanide a contrôlé une vaste région, comprenant l'Iran actuel, l'Irak, l'Arménie, la Géorgie, une partie de l'Afghanistan et de l'Asie centrale, et il a eu des confrontations avec l'Empire romain, plus tard devenu l'Empire byzantin, ainsi qu'avec les nomades turcs et les tribus du Caucase.

[3] Le tapis Ardabil a joué un rôle important dans les échanges commerciaux de l'époque, notamment via la route de la soie. Les tapis Ardabil sont aujourd'hui des objets de collection recherchés par les amateurs d'art et les collectionneurs de tapis, non seulement pour leur beauté mais aussi pour leur valeur historique.

 

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