Jean-Luc BURGER - L' art Nok, Ifé, Ifa - Meet Art Concept
L ' ART NOK, IFE, IFA
À travers les âges, l’art yoruba s’est illustré par une riche production artistique et artisanale tels que la sculpture, la littérature, la ferronnerie, le tissage, la vannerie, le travail du cuir, la verrerie, les perles, l’ivoire, le bronze etc.
Plus de mille ans séparent la culture de Nok de celle d’Ifé, mais certains spécialistes voient dans la première la souche ancestrale dont provient la tradition sculpturale de la seconde. Les sculptures de Nok et d’Ifé ont beaucoup de points communs. Ce sont les deux seules traditions sculpturales subsahariennes à avoir tenté de représenter la figure humaine en terre cuite pratiquement grandeur nature.[1]
Les habitants de Nok appartenaient à une civilisation novatrice qui, comme le résultat des fouilles l’a montré, pratiquait la sidérurgie dès le VIe siècle avant notre ère. Déjà une sculpture en terre cuite hautement élaborée était en plein épanouissement, et les vestiges que nous ont livrés les mines d’étain de la Nigéria centrale sont d’une extraordinaire variété de formes[2]. En avance sur leur époque tant sur le plan matériel que sur le plan artistique, ils ont été vraisemblablement à l’origine de nombre d’usages sociaux, de pratiques religieuses, et de créations artistiques.
La terre cuite ne requérant que peu de moyens est une des premières manifesations humaines. Dans toutes les civilisations, les poteries culinaires et artistiques sont apparues dès les premiers âges.

Sculpture Nok
L’appellation d’art nok est due au nom d’un village habité par les populations du plateau de Jos au Nigeria[3].
Son origine est inconnue, mais il est vraisemblable que les sculptures ornaient jadis des autels, des tombes et d’autres lieux sacrés. Nok est probablement la première culture connue en Afrique de l'Ouest à produire un art des sculptures de tête et figures humaines et d’animaux en terre cuite et peut-être la première culture subsaharienne à perfectionner la technologie de la fonte du fer. Cependant, il est très possible que des œuvres plus anciennes aient été en argile crue ou en bois dont nous ne saurons jamais rien…
Les têtes et les figures de Nok sont reconnaissables à une série d’éléments stylistiques que l’on peut résumer de la manière suivante : des volumes purs – sphères, cônes et cylindres – pour les têtes et pour les membres : de grandes bulbes oculaires triangulaires qui composent un dessin extrènement particulier avec les paupières supérieures et les sourcils ; des yeux, une bouche, des narines et des oreilles perforées : l’utilisaion savante des plein et des vides : la variété dans les positions des figures[4].
Les parallèles proposés entre l’art de Nok et les autres cultures ont été nombreux : Yoruba du Bénin et du Nigéria : masques gelede – civilisations yoruba d’Ifé et édo du Bénin : proportion du corps équivalente à trois ou quatre fois celle de la tête, une représentation des yeux avec un trou en guise de pupille. La figure du sphinx rappelle l’Egypte ancienne. Elles se seraient dispersées en même temps que les débuts de la civilisation de Nok, et des traces ont pu relever des gestes typiques communs à des statues kongo, fang ou luba.
Un peu d’histoire
La période qui va du XIIe au XIVe siècle marque un moment crucial dans l’histoire de l’Afrique. Durant ces siècles, on assiste à l’épanouissement de brillantes civilisations sur le continent : au nord et sur les côtes orientales, sous le flambeau de l’Islam, des cités marchandes font de l’Afrique un des plus importants carrefours du commerce mondial. Mais hors du domaine d’influence de l’Islam, sur la côte atlantique, il faut situer l’apogée des brillantes civilisations du Bénin et d’Ifé.[5] .
- Considérée encore, aujourd’hui par les Yoruba comme une ville sainte, Ifé dans l’actuel Nigéria fut la capitale d’une civilisation florissante dès le XIe siècle. Les artistes du royaume d’Ifé portèrent à la perfection, vers le XIIe-XIIIe siècles, un art du portrait en terre cuite et en bronze coulé à la cire perdue. Cette technique fut transmise au puissant royaume du Bénin dont l’éssor commence vers le XIIIe siècle où l’art du bronze connaîtra un épanouissement exceptionnel jusqu’au XVIIIe siècle.[6]
L’art exceptionnel de cette ancienne cité royale Ile Ife a été révélé au monde en 1910 quand le célèbre explorateur allemand Leo Frobenius publia un récit consacré à la découverte d’une tête d’Ife en bronze. Il fut stupéfait par le naturalisme de cette tête, proche du portrait, et de celles en terre cuite, quoique de taille inférieure, qu’il avait aussi découvertes[7]. Lorsque Leo Frobenius découvrit le premier spécimen de ce genre de tête, ce dernier ébranla la compréhension de la civilisation africaine par l'Occident. Les experts n'arrivaient pas à croire dans l'existence d'une civilisation africaine capable de laisser des artéfacts de cette qualité[8].
L’art d’Ifé a commencé à se développer dès le début du XIe siècle (datation par le carbone 14[9]). Il est probablement le seul en Afrique à représenter des êtres humains avec un réalisme tel qu’on pourrait presque parler de portraits[10]. La perfection des visages d’Ifé dissimule encore bien des mystères. Les artistes d' Ife ont développé une tradition sculpturale raffinée et naturaliste en terre cuite ,en pierre et en alliage de cuivre – cuivre, laiton et bronze - dont beaucoup semblent avoir été créés sous le patronage du roi Obalufon II, l'homme qui aujourd'hui est identifiée comme la divinité patronne Yoruba de la fonte, du tissage et des insignes en laiton. Lorsque les têtes d'Ife apparurent pour la première fois en Occident dans la première moitié du xxe siècle, nombre d'experts les comparèrent aux meilleures réalisations artistiques de la Rome ou de la Grèce antique
Les objets de bronze, de cuivre ou de laiton sont généralement obtenus par le procédé de la fonte à cire perdue, une technique qui connut son plus haut degré de perfection dans les royaumes d’Ifé et du Bénin. Produits d’un art de cour, les bronzes commémorent l’histoire du royaume en reproduisant des têtes des rois, des reines, des princes et des princesses. L’Afrique n’a jamais connu d’art plus raffiné.

Un bronze d’Ifé
La tête (ori) est d’une importance immense dans l’art et la pensée Ifé et Yoruba. Dans la sculpture, ses proportions sont souvent accrues par rapport au corps. Le réalisme dans l’art Ifé ne pousse pas à celui des proportions dans les figures en pied, il en découle plutôt une sorte de diminution qui va de la tête vers le bas. Cet élargissement de la tête par rapport au corps est une convention artistique largement répandue sur le continent africain qui fut souvent désignée par « la proportion africaine ». Chez les Yoruba, cette conception de la proportion, plutôt que perception, insiste fortement sur l’importance de la tête, siège de la force vive de la personne et pouvoir créatif (ashe) , caractère et personnalité (iwa). Iwa dérive du vocable « existence »et, par extension, de la notion que « l’immortalité est l’existence parfaite ». Iwa n’a pas de connotations morales, il renvoie plutôt à l’éternel, la nature essentielle d’une personne ou d’une chose.
Le peuple Yoruba admet et respecte la différence. Il s’efforce à réaliser cela à travers certaines attitudes essentielles tels qu’un bon caractère (iwa pele) et la patiece (suuru). Les têtes en terre cuite d’Ifé, alors à l’apogée de son art, datent du XIIIe siècle. Les têtes moulées, à peu près grandeur nature et jadis éléments de statues complètes, sont d’une facture si réaliste que l’on a été conduit à les considérer comme des portraits des souverains et de leurs familles.
Les Yoruba possèdent de solides traditions d’associations réservées à un sexe ou à l’autre selon les matières. Ainsi, les hommes travaillent le bois, la pierre, le fer et d’autres métaux alors que les femmes travaillent les teintes, la teinture et spécialement la terre qu’elles transforment à la fois en poteries domestiques et en récipients sacrés. Il semble possible, même prbable, que les femmes fussent les créatrices des terres cuites d’Ifé et qu’elles purent également sculpter le cœur de terre sur leque la cire fut modelée pour la transformation en fontes à la cire perdue faite par les hommes.[11]
La diversité plastique de l'Art africain traditionnel montre une prodigieuse imagination et une intensité magique, révélant l'omniprésence du sacré et des rites complexes : cérémonies où se jouent la définition du pur et de l'impur, la perpétuation de la lignée, la légitimation des alliances, la force et la cohésion du clan.
Au sein de la culture Yoruba, d'importantes variations régionales se reflètent dans les différences stylistiques, mais partout l'art occupe une place très importante : il enrichit la vie, il exprime des goûts et un statut social, mais il sert aussi à vénérer et influencer les divinités qui administrent le cosmos au nom de l'Etre suprême. Les différences proviendraient alors des sculpteurs eux-mêmes. Contrairement aux affirmations de certains historiens de l’art qui soutiennent qu’il y aurait eu un seul artiste à Ifé, on peut en effet distinguer nettement, dans le style des sculptures, la « marque » de plusieurs artistes. Chacun a sa manière de styliser les yeux, les oreilles et la bouche.
Quant à la fonction de l’art du Bénin, on sait qu’il était entièrement au service de l’oba. Tous les objets étaient des symboles du pouvoir, incarnant le concept d’une souveraineté divine. Ils renforçaient l’autorité sacrée que les oba détenaient pour le bien du peuple[12].
Les populations de culture et de langues yoruba est partagées en de nombreux royaumes répartis sur le quart sud-ouest du Nigéria et le sud-est de la République du Bénin. Elles font remonter leur origine à l’antique cité d’Ile-Ife, et aussi à l’ancien Royaume du Bénin qui s’épanouit entre le XVIème et le XIXème siècle. De nombreux thèmes de l’art yoruba se retrouvent en effet dans ces anciennes civilisations. Un indice pertinent, évoquant une généalogie encore plus ancienne se révèle lorsqu’on compare l’expression singulière des yeux des masques gélédé et celle très similaire des figures en terre cuite Nok ou de bronze d’Ilé-Ifé réalisées un peu plus au nord deux mille ans auparavant.
L’art divinatoire Ifa
C’est parmi les instruments du culte ifa que s’est développée une des plus belles catégories d’œuvres d’art yoruba, comme les coupes agere ifa , réceptacles des seize cauris, ou noix de palme, dont les aléas de la manipulations au cours des séances divinatoires sont marqués d’une empreinte dans la poudre dispersée sur le plateau sculpté opon ifa.
Les Orisha sont les intermédiaires entre Olodumare, l’Être Suprême, et les humains. Certains semblent cependant omniprésents; soit ils occupent une place prééminente, soit la tradition les a favorisés d’une visibilité supérieure, dans l’art notamment. Il en est ainsi d’Eshu, de Shango et d’Ibeji.
Le visage d’Eshu fait face au babalawo pendant l’opération de divination. Eshu est considéré comme le messager divin et comme le lien vital entre Olodumare et les orisha, ensuite parce qu’il joue un rôle comparable entre les divinités et les hommes. Il est le gardien et le dispensateur du pouvoir d’agir (ase) d’Olodumare et l’intermédiaire entre les forces positives et négatives du cosmos, qui reflètent leurs tendances dans son comportement ambivalent. Il est souvent représenté par un homme soufflant dans une flute ou fumant une pipe.

Plateau de divination Ifa
Lorsque la divination est en cours, le devin tape le plateau par intermittence avec un hochet gravé (iroké) pour invoquer Orunmila et pour renforcer le rythme de ses chants. La sculpture africaine ne connaît ni la représentation individuelle ni la représentation conceptuelle ; elle ne décrit ni n’efface l’expérience concrête , elle la suscite.
Les Yorubas sont plus enclins à penser l'art comme un acte de l'imagination créatrice exécutée avec une habileté et une bonne compréhension du sujet plutôt que de voir l'art comme un objet. Pour les Yoruba, l'art est la recréation d'exploration et d'imagination des idées reçues et les formes, généralement de la volonté divine.
L'art est une partie vitale de l'être et la créativité est associée à la volonté divine.
[1] Franck Willet. L’archéologie de l’art Nigérian. Arts du Nigéria. Réunion des Musées Nationaux. 22 avril au 18 août 1997 ; p 31
[2] William Fagg. Sculptures africaines. Editions Hazan. 1965; p 43
[3] Pierre Breunig. Nok : sculpture africaine en contexte archéologique. Africa Magna Verlag. 2014
[4] Ezio Bassani. L’art africain. Editions Skira. 2012; p 42
[5] Djibril Tamsir Mane. Quatre siècles d’échange et d’épanouissemente civilisation. Histoire de l’Afrique. Le courrier de l’Unesco. 1984 ; p 4
[6] Alan Rider. Ifé-Bénin : deux royaumes, une culture. Histoire de l’Afrique. Le courrier de l’Unesco. 1984 ; p 5-7
[7] Franck Willet. Art d’Ife. Art tribal. Automne Hiver 2004. N° 8 ; p 101
[8] Frank Willet, « Ife and Its Archaeology », The Journal of African History, vol. 1, no 2, 1960, p. 231–248.
[9][9] La datation carbone 14 ou radiocarbone permet de déterminer le temps écoulé depuis la mort de l’organisme (l’abattage de l’arbre ou la mort de l’animal par exemple). Cette méthode, qui a révolutionné l’archéométrie, permet de dater le bois, l’ivoire, les os, les dents, les cheveux, les textiles, le papier, les coquillages…
[10] Galeries Nationales du Grand Palais. Trésors de l’ancien Nigéria. 16 mai-23 juillet 194 ; p 45
[11] Henry John Drewal. L’art d’Ile Ifé. Arts d’Afrique Noire. N° 87. Automne 1993 ; p 41
[12] L’art de l’Afrique Noire. R.S. Wassing. Editions Office du Livre. 1969; p 177

